La guerre de 14

Publié le 3 Janvier 2012

Je vous fiche mon poulet que si ça continue on aura plus besoin de carte d’identité.

Non pas que, par la grâce de la fraternité retrouvé, nous nous connaîtrons les uns les autres intuitivement et familièrement, non ! Le monstrueux agglomérat inhumain amassé dans les villes n’est pas prêt de disparaître (encore que nous avons les moyens atomiques d’alléger sensiblement le poids de l’humanité qui pèse sur notre boule terrestre)…nous n’aurons plus besoin de carte d’identité …car nous n’aurons plus d’identité !

Il suffisait en effet d’écouter un docte professeur du Collège de France discourir sur les ondes de l’indispensable France Culture (indispensable car en quelques dizaines de minutes vous savez ce qu’il faut penser afin d’être paisiblement dans le vent idéologique conforme, forme mole propice pour le sommeil de l’esprit)…il suffisait donc d’être attentif pour apprendre que pour « refaire société », pour recréer la « société des égaux » (toutes ces expressions fleurent bon ce bon vieux boudin révolutionnaire fait de sang et de sciure) …donc pour « faire corps » et que notre égo se fonde dans celui des autres, que nous devenions enfin tous égaux, il suffisait de se débarrasser de son identité et de l’attirance naturelle qui fait que « Qui se ressemblent s’assemblent »…Asinus asinum fricat, l’âne frotte l’âne !

En fait cet être intelligent et de caractère (je veux parler de l’âne !) m’a tout de suite semblé capable de remplacer avantageusement notre professeur (on l’appellera Nimbus ? non plutôt Imbu), et cette impression s’est confirmée quand, du haut de sa chaire si peu spirituelle,(là, je ne parle plus de l’âne, quoique…) il asséna que l’Egalité, on l’avait enfin trouvée… dans les tranchées de 14 /18 : «… toute la société était impliquée, la conscription !...expérience sociale absolument générale, tout le monde était face à la vie nue, face à la difficulté et n’existait plus que comme un commun mortel parmi les autres ».

Et pour preuve, continua notre professeur Imbu, nous avons le soldat inconnu (ça rime !) qui démontre que « ce qui avait compté c’était l’anonyme, la personne sans visage, incarnation de la société toute entière ».

Ainsi voici la solution !

Face au contrat social dévalué, défaillant, piétiné, il suffit de supprimer les noms des signataires en bisbille et de proclamer que les contractants seront interchangeables, anonymes, égaux et donc représentés par un monstre froid, seul, unique, global !

Bien sûr, comme de juste, avec Georges Orwell nous savons que si nous sommes tous égaux « il y en a qui sont plus égaux que d’autres » !

Alors je vous fiche mon poulet que notre intellectuel, dont je respecterai l’anonymat égalitaire, notre disciple des Robespierre, Staline, Mao, Pol pot sans oublier le national et socialiste Adolphe, notre professeur Imbu, ce bel esprit académique confortablement campé, les pieds hors d’atteinte de la boue froide et gluante, de la vermine et des rats des tranchées, notre belle tête pensante égalitaire saura, au dessus de l’anonymat des morts des camps et des champs de batailles, au dessus des vulgaires morts-vivants enfin égaux qu’il nous souhaite, notre surhomme saura s’aménager une petite vie douillette, la conscience tranquille du philosophe éclairé… par la flamme du Soldat inconnu.

Tout ça ne vaut pas un clair d’espoir à Verdun, le 11 novembre, au petit matin.

La guerre de 14

Rédigé par Pierre Lours

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