La révolte des silencieux (extrait)

Publié le 27 Avril 2020

Les prétentieux qui se reconnaîtraient et en seraient furieux,

se fourvoieraient complètement !

 

Ci-après, les premières lignes du roman "La révolte des silencieux". Pierre Lours, éditions atelier Fol'fer

 

 

 

 

La révolte des silencieux

Première partie: Jury direct

 

Chapitre I

 

 

25231 internautes jugeaient « coupable » Hervé Verle, l’actuel ministre des Finances.

 

Pendant sept jours, le blog « Jury direct » avait enregistré les votes favorables et défavorables.

Pierre ne filtrait plus les messages.

Seul derrière son écran, il constatait, incrédule, le succès de son blog politique.

Le soir du deuxième tour de la présidentielle, il avait proposé à une centaine de blogueurs de juger chaque semaine une personnalité : il suffisait de motiver leur appréciation par quelques lignes.

Après le ministre des Finances, les internautes s’étaient prononcés sur les noms proposés en page d’accueil : des politiques ,des artistes, des chefs d’entreprises, des sportifs, des journalistes, des avocats…

Un footballeur et un  entrepreneur très "magazine" s’en étaient sortis avec les honneurs de la vox populi.

Les résultats s’affichaient le dimanche soir, juste avant 20 heures : en dessous de la photo les nombres de « pour » et de « contre » s’inscrivaient en gros caractères bleus ou rouges.

 

Mais Pierre était inquiet, les blogueurs étaient de plus en plus nombreux et surtout leurs jugements de plus en plus tranchés et violents.

                                                                         °+°

 

 

19 heures 50, il était temps de consulter les statistiques du blog : quelques clics, quelques secondes d’attente, le résultat était sans discussion. Le conseiller diplomatique du Président sortant, Frédéric Marte, recueillait 86 % de votes négatifs.

Son récent départ précipité, après de longs mois de rumeurs sur ses liens avec des intérêts étrangers (on avait parlé de l’Iran, de la Turquie, du Liban…) expliquait sans doute cette avalanche de « condamnations ».

Pierre mit en ligne la « sentence » et se connecta machinalement sur «  le 20 heures ».

 

Le présentateur ouvrait le journal : les retours du week-end, un fait divers bien glauque, du sport à gogo et en clôture, l’annonce d’un nouveau phénomène de société : le blog « jury direct ».

Pierre n’en croyait pas ses oreilles ! Pourtant cela faisait presque 15 ans qu’il était journaliste, il aurait dû se douter que son blog allait intéresser un confrère en mal de papiers, surtout en juillet !

 

Quatre jours plus tard, à la une du Figaro, s’étalait la photo pleine page d’un homme jeune et visiblement content de lui, avec en gros titre : « Frédéric Marte a été assassiné ».

Le conseiller de l’ex-Président avait été retrouvé dans un parking souterrain, sans vie, au volant de sa décapotable anglaise, les mains solidement attachées derrière le siège, les yeux éclatés par des impacts de petit calibre.

 

Pierre parcourut en lecture rapide la suite de l’article qui « chutait », comme on dit dans les salles de rédaction, sur une question : ce meurtre avait-il un lien avec les 86% de jugements défavorables recueillis par Frédérique Marte, sur « jury direct » ?

                                                                                        °+°

 

 

Pierre avait mal dormi.

« Jury direct » c’était un amusement pas un tribunal révolutionnaire conduisant à l’échafaud !

Cela faisait bien longtemps qu’il regardait la société avec détachement et sans grande illusion.

Alors que son blog entraîne une épuration du marigot politique, ça ne cadrait pas avec l’avachissement de ses contemporains savamment entretenu par le supermarché et la télé.

Politiciens et financiers s’entendaient comme larrons en foire pour abrutir et ensommeiller le citoyen-consommateur, et cela marchait fort bien !

 

La sonnerie stridente de son vieux téléphone noir tout droit sorti des aventures de Tintin, le fit sursauter. La voix de Claire accentua encore sa surprise : depuis Sciences-po, leur amitié toute platonique au grand regret de Pierre, était ponctuée de blancs et de points de suspensions qui duraient parfois des mois, voire des années.

 

- Alors, tu te lances dans la bande à Bonnot ?

Pierre n’écoutait pas, il avait envie d’elle, de sa peau mate éternellement caressée par des robes fluides et colorées.

- Où es-tu ? J’ai besoin de te voir.

- OK, comme d’habitude, même heure !

Elle avait déjà raccroché...

 

( Extrait de "La révolte des silencieux", éditions Atelier Fol'fer.)

 

Rédigé par Pierre Lours

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