La carpe et la lapin

Publié le 15 Juillet 2015

Il était une fois 19 convives autour d’une table d’un grand restaurant gastronomique. Les uns y viennent déguster régulièrement de bons petits plats, les autres y prennent place pour la première fois, conviés par les habitués à partager des mets rares, symboles d’un niveau de vie exceptionnel. Une tablée pleine d’espoirs où les plus riches se sentent généreux et les plus pauvres enfin sortis de leurs soucis d’argent.

Au moment de régler l’addition, les plus riches glissent discrètement sous la table aux convives pauvres une liasse de billet fraîchement imprimés afin qu’ils puissent payer leur quote part et faire bonne figure : il est vrai que ces prêts sont soigneusement comptabilisés afin qu’ils soient remboursés quand ces parents pauvres seront devenus riches.

Pour le moment il leur est encore temps de profiter de la générosité des nantis qui sont d’ailleurs heureux et surtout fiers d’aider leurs frères déshérités. Il est vrai aussi que cet argent prêté aux pauvres fait marcher le commerce et les usines des pays riches : les financiers saluent cette générosité qui se conjugue si opportunément avec leur intérêt bien compris

Mais la fête n’a qu’un temps ! Les comptables veillent. Les crédits doivent être remboursés surtout si l’on a besoin de nouveaux crédits pour rembourser… les premiers crédits venant à échéance. Les pauvres doivent se mettre au travail, changer leur façon de vivre, mettre les bouchées doubles pour un jour rattraper les riches : les cigales doivent se muer en fourmis ! Difficile exercice que de se transformer ainsi alors que les fourmis sont devenus fourmis lentement, par évolutions successives et en profitant de chances et de circonstances favorables qui ne sont pas forcément à portée de tous.

Il s’avère donc nécessaire de donner du temps aux débiteurs, de leur accorder des facilités : on baissera les intérêts demandés, on repoussera les dates de remboursement, on ira même jusqu’à supprimer certaines dettes : il est vrai que l’on se sent quelque peu coupable d’avoir entraîné ces partenaires pauvres dans une vie au dessus de leurs moyens et surtout inadaptée à leur manière de vivre ; il est vrai aussi que l’on peut craindre que leur faillite n’ait de fâcheuses conséquences sur nos profits et notre activité. Et puis c’est toujours difficile d’admettre que l’on s’est trompé à vouloir rassembler à marche forcée des convives aussi différents autour d’une même table !

Viendra vite le temps où les créanciers perdront patience devant l’impossibilité des débiteurs de faire face à leurs engagements, de changer de comportements, de manières de vivre, d’organiser leur Etat et leur économie selon des critères étrangers à leur Histoire : une évidence s’impose, malgré les progrès de la génétique et le désir de toute puissance des hommes, il est toujours impossible de marier la carpe et le lapin !

Rédigé par Pierre Lours

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article